SCULPTURE EN DECONFITURE (Sud Ouest lundi 10.03.08)
BASE SOUS-MARINE. – La statue située à l’entrée se dégrade sous l’effet du vent, de la
pluie et des fientes de pigeon. Le sculpteur dénonce l’indifférence générale
Gulliver, géant en péril
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:Hervé Mathurin |
Adossée à la base sous-marine, la statue de Gulliver est sans doute la sculpture la plus méconnue de Bordeaux, malgré ses 12 mètres de haut. Créée il y a dix ans par Michel Lecoeur, un sculpteur sur métaux, afin de célébrer l’organisation du salon du Lire à Bacalan, elle a eu l’infortune d’être abîmée un an après son érection par la tempête de 1999. Malgré quelques rafistolages, elle ne s’en est jamais vraiment remise.
Prévue à l’origine pour
reposer sur un socle, elle est désormais suspendue au béton de la base par
trois attaches, près de l’entrée. De ce fait, le géant de Jonathan Swift paraît
en lévitation. Ses jambes aux genoux démantibulés sont sensibles aux courants
d’air, particulièrement vivaces en ces lieux. Quant au tricorne, il est habité
par des pigeons qui roucoulent d’aise et le garnissent, on le suppose, de leurs
fientes. Au bout du compte, le visiteur se demande ce que fait ce géant surgi
du siècle des Lumières dans cet univers marin et guerrier.
Risque d’accident. Cette décadence, on l’a compris, indigne le sculpteur. Il s’en
est ouvert récemment au conseiller général Philippe Dorthe, qui a relayé son
mécontentement. Outre les dégradations et, selon lui, le manque d’entretien «
au mépris de l’oeuvre et de l’artiste », Michel Lecoeur s’est inquiété du «
risque d’accident qui augmente chaque jour ».
Ce qui a choqué le
sculpteur, c’est d’abord l’indifférence à sa réalisation : « Lors de
l’inauguration du salon, en 1998, les élus municipaux ne l’ont même pas
regardée ; après la tempête on ne m’a pas consulté et je me suis aperçu qu’on
avait mis la jambe droite à la place de la jambe gauche ; elle n’est pas
entretenue comme devrait l’être une sculpture métallique, alors qu’on repeint
la tour Eiffel tous les cinq ans ; bref, on voudrait escamoter cette histoire
qu’on ne s’y prendrait pas autrement. »
Et Philippe Dorthe
d’enfoncer le clou : « Alors que Bordeaux postule pour être capitale européenne
de la culture, je ne comprends pas qu’on puisse laisser dépérir une telle
oeuvre. »
Directrice de la base
sous-marine depuis 2002, Danièle Martinez a évidemment un autre point de vue.
Destinataire du courrier courroucé de l’artiste, elle nie d’abord son
désintérêt pour cette sculpture : « Si je l’avais voulu, elle aurait été
enlevée mais elle fait désormais partie du paysage ; je souhaite seulement
qu’elle ait un sens. »
Il faut savoir qu’à
l’origine, Gulliver devait être accompagné de trois petits sous-marins car
l’ensemble racontait, dans ce lieu particulier, « l’histoire du géant
s’emparant de la flotte des ennemis des Lilliputiens », dixit Michel Lecoeur.
Sans sous-marins, la statue est orpheline. Danièle Martinez voudrait donc
recréer l’association. Mais auparavant, il faut réparer et c’est là que tout
devient compliqué.
Coût : 25 000 euros. Depuis dix ans, les normes de sécurité ont évolué : « Je l’ai dit
à Michel Lecoeur : si on avait enlevé son oeuvre, on n’aurait pas pu la
remonter en l’état ; ou bien on la démonte et il la restaure chez lui pendant
un an, ou bien on agit sur place, ce qui nécessitera des protections, un
équipement et un coût que j’évalue à 25 000 euros. »
Mais pour la directrice,
cette opération est inséparable des travaux à mener sur l’avant-toit de la
base, particulièrement détérioré : « Les réfections prennent vite des
proportions considérables sur le plan budgétaire dans un ensemble de 40 000 m²
où le béton n’est pas étanche ; jusqu’à présent, nous nous sommes surtout
préoccupés de l’intérieur de la base ». Y compris de chasser les 4 000 pigeons,
dont les fientes ne détérioraient pas seulement la carapace de Gulliver.
Ces questions de sécurité,
d’étanchéité et de budget passent-elles au-dessus de la tête d’un homme
tracassé seulement par le devenir de son oeuvre ? C’est ce que pense Danièle
Martinez, qui dit « bien connaître les artistes ». Michel Lecoeur estime
cependant que ses exigences financières sont minimes. Mais surtout, il ressent
une certaine amertume : « J’ai déménagé de Bacalan pour Bègles en grande partie
parce que cette histoire m’a miné », dit-il. Pas au point cependant d’être
indifférent à son Gulliver.


